Création mars 2010

Mise en scène : Betty Heurtebise

Texte : Timothée de Fombelle

 

C’est l’histoire de deux enfants sauvages, un frère et une sœur, abandonnés et recueillis par les loups; ils ont grandi dans la forêt. Le fil unique de leur vie s’emmêle dans les fougères, s’use sur l’écorce des arbres, est chargé de terre et d’eau de pluie. Ce fil, un jour, se déchire en deux. Le garçon est arraché à la forêt, jeté dans la civilisation et l’éducation. La fille reste dans ses bois et va suivre de loin le destin de son frère.
Deux récits parallèles, deux trajectoires qui s’écrivent dans des temps différents.

 

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Distribution

 

Jeu : Stéphanie Cassignard, Karim Kadjar/Jonas Marny, Lotfi Yahya/Gilbert Tiberghien

Scénographie, accessoires : Bruno Lahontaa

Vidéo projections : Valéry Faidherbe, copiloté par Sonia Cruchon - collectif surletoit

Création lumière : Jean-Pascal Pracht

Construction décor : Bruno Coucoureux

Création sonore : Nicolas Barillot

Musique : Chazam

Costumes : Fabienne Varoutsikos

Régie lumière et vidéo : Véronique Bridier

Régie son : Sylvain Gaillard

Régie plateau : Marc Valladon

Identité visuelle : Jean-Marc Dumont

Administration : Philippe Lenson


 

« Le mythe sert aussi à expliquer qu’il y ait des enfants qui ne ressemblent pas aux autres enfants. » Bruno Bettelheim.

 

Le mythe de l’enfant sauvage révèle une histoire d’humanité effrayante en nous laissant croire en une nature généreuse qui prend soin des enfants que l’homme abandonne monstrueusement. De nombreuses légendes évoquent la présence d’enfants égarés dans la forêt ou dans la jungle, élevés par des bêtes sauvages. Sans doute, les légendes expriment-elles des phantasmes séculaires plaçant la pensée mythique au-delà de toute vraisemblance. Mais le mythe exprime avant tout « le fait qu’un peuple prend son désir pour une réalité et refaçonne l’univers selon son désir ».

 

Le mythe de l’enfant sauvage nous fascine parce qu’il s’attache profondément aux fondements de notre humanité. Ainsi, lorsque le récit n’appartient plus à l’imaginaire mais provient d’une réalité terrifiante, nous basculons dans un monde intrigant. Les histoires de Victor de l’Aveyron ou bien d’Amala et Kamala sans oublier les autres « cas » évoquent l’importance et la place de l’éducation dans notre civilisation et ce qui nous sépare de l’animalité. Cette rupture totale avec le monde des hommes nous renvoie à la question de la construction d’une vie à l’écart de toute civilisation.

 

Evoquer aujourd’hui le récit d’enfants sauvages, c’est montrer la violence de la situation et le très grand isolement des enfants. C’est interroger le mythe et sa réalité, c’est  s’interroger sur ces vies dépassant tout entendement, c’est reconnaître que l’absence d’éducation créé l’impossibilité de transmettre toute pensée par le langage ne laissant à l’enfant que peu de posibilités d’échapper à sa profonde solitude. 

 

Nous ne cherchons pas à donner des réponses bien au contraire, ce sont ces enfants sauvages qui nous amènent à interroger notre rapport au monde. Le conte nous le rappelle, l’histoire nous renvoie à des questions essentielles qui sont l ‘éducation, la pédagogie, la nécessité d’un environnement affectif dans le développement de l’enfant : Quel sens accordons-nous à l'acquisition de son évolution créatrice?

 

Notre propos retrace une démarche éducative avec ses convictions et ses remises en question. Il s'agit de dégager de ce sujet troublant, l'importance de l'empreinte de l'homme sur l'homme et de le transposer dans notre monde contemporain où nos principes d'éducation et de liberté semblent nous échapper.

 

"On a donc raison de dire que ce que nous faisons dépend de ce que nous sommes; mais il faut ajouter que nous sommes, dans une certaine mesure, ce que nous faisons, et que nous nous créons continuellement nous-mêmes.... Il y a des choses que l'intelligence seule est capable de chercher, mais que, par elle-même, elle ne trouvera jamais. Ces choses, l'instinct seul les trouverait; mais il ne les cherchera jamais"

Henri Bergson.

Betty Heurtebise

 


DES POINTS DE VUE

 

La vidéo exprime la dimension cachée, invisible,des personnages – une évocation de leur monde intérieur

- ce qu’ils perçoivent, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils projettent, mais aussi ce qu’ils véhiculent. Elle parle de ce qu’ils sont au creux d’eux mêmes et de ce qu’ils deviennent. Confrontation des mondes intérieurs, incompréhension des langages entre l’enfant sauvage et l’homme civilisé, ou lien entre les deux enfants séparés, la vidéo évoque plus qu’elle n’illustre.

On est dans la matière, la texture graphique - l’organique, le chaotique, ou la structure - les rythmes, les dynamiques, les vibrations. La vidéo est aussi une indication sémantique de décor, qui permet, par la subjectivité des personnages, de situer la forêt mythique originelle des deux enfants, l’espace de l’enfermement, la forêt vécue lors de la séparation, mais aussi les éléments naturels comme

la pluie, la neige, ou l’eau.

L’espace se dessine, se module, se déconstruit et se transforme, racontant l’instantanéité des glissements

d’une certaine réalité à un espace mental, au souvenir, à l’imaginaire, au langage intérieur.

Ainsi, la vidéo projetée sur le plateau donne une lecture complémentaire à la narration, à ce qui se joue. Alors peuvent se croiser différents niveaux de lecture pour les spectateurs, sans que s’impose une vision.

Sonia Cruchon et Valéry Faidherbe

 

La scénographie est constituée d’un plateau qui travaille le vide, en offrant une circulation fluide des entrées et des sorties. Un système de trappes permet des jeux d’apparitions et de disparitions. L’idée de cet espace est d’être un support pour la projection et la lumière : réduit au minimum, les éléments scéniques n’en sont que plus signifiants. Non situé dans le temps, cette scénographie ouvre sur un espace mental,

onirique, qui articule la temporalité du mythe à celle plus évidente du présent.

S’y donne un lieu de toutes les projections et fantasmes, dessinant dans les intertisses du vide l’éblouissement d’une nature; s’y trouve le dévoilement et le souvenir de notre propre nature qui est ici contée et idéalisée.

Ingrid Bertol

pour la scénographie de Bruno Lahontâa.

 

La lumière est un élément de mise en scène évident et invisible, influençant le regard du spectateur à son insu. Elle n’échappe pas au langage commun de la création. En tant que matière tout comme le texte,

la mise en scène, la scénographie, l’image, l’univers sonore, le corps, le jeu, elle est à la fois une contrainte, une ouverture à des interprétations plutôt intuitives. La lumière n’est rien sans la matière, elle navigue entre ombre et clarté, du global au détail en jeu d’oppositions permanent. Elle n’est pas source mais révélateur de l’objet qu’elle traverse. Dans «Les enfants sauvages» on retrouve le jeu d’opposition entre sauvage et civilisé, sombre mais protecteur, lumineux mais surexposé. Inversement, pour «l’homme social» la clarté est salvatrice, l’ombre effrayante. Les mouvements de l’un à l’autre révèlent les intentions profondes.

Jean-Pascal Pracht